Christine Spengler

Christine Spengler

« PRÊTE-MOI TON APPAREIL, JE VEUX TÉMOIGNER. » Je ne m’étais jamais intéressée à la photo. J’ai fait des études de lettres pour devenir écrivain. Ma seconde vocation, celle de photographe et correspondante de guerre, je la découvre en quelques minutes lors de ce voyage au Tchad, qu’Éric, mon jeune frère, et moi effectueront à la mort de notre père. Nous décidons de faire une fuite en avant pour oublier le deuil, la neige, l’enterrement, les corbeaux… Nous décidons de fuir vers le soleil. Éric découvre un jour dans la bibliothèque de notre père, un livre que je conserve encore, qui porte le nom d’une ville nigérienne. Mon frère me dit : « Et si nous allions au Niger, dans cette ville abandonnée depuis trois siècle, où il y a un seul survivant, un vieil homme, vêtu de rien, à demi aveugle, appuyé sur un bâton, qui se promène au milieu des igloos de sel, le sultan de ce vieux pays… ? » Je dis à Eric, « évidemment« . Et tel que nous l’avons dit, nous l’avons fait. Il me dit aussi : « après, nous traverserons le désert du Ténéré qui est le plus terrible de tous les déserts, et nous irons à la rencontre de ces combattants Toubous extraordinaires, qui luttent à la kalachnikov, pieds nus, contre les hélicoptères français. » Tout se passe comme on l’avait dit. Un jour, on tire sur la voiture, c’est moi qui conduisais , au sortir d’un tunnel noir, et immédiatement, je vois (Éric sommeillait sur mon épaule) de grands soldats noirs aux visages scarifiés, qui se précipitent sur nous. Ils déclarent que nous sommes en zone de guerre depuis quatre jours et que donc nous sommes prisonniers. Au lieu d’être tristes, c’est à ce moment-là qu’Eric et moi avons conscience d’entrer enfin dans notre vraie vie à nous, celle que nous désirions. Nous forgeons notre destin. Eric était photographe de mode. Je lui ai dis : « Prête-moi ton appareil, je veux témoigner« . En 2 ans, je n’ai qu’un appareil photo : un Nikon avec un objectif grand angle, de 28 millimètres. C’est ça qui fait que mes photos ont souvent l’air de tableaux. Alors que la mode aujourd’hui, ce sont des portraits très serrés, moi jamais.

Christine Spenglerpierremmanuel
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