American Gothic

 »Soudain la voix d’une femme noire d’âge mûr a rompu le silence : «Bonsoir jeune homme. Vous êtes nouveau ici, je ne vous ai jamais vu.» Tout en parlant, elle continuait son nettoyage. [ … ]
«Vous auriez quelques minutes à me consacrer ? Je vais travailler ici comme photographe et j’aimerais connaître un peu votre vie. » […]

Appuyée sur son balai à franges, elle a accepté. Ce qu’elle m’a raconté semblait sorti d’un cauchemar : son père lynché dans le Sud, sa mère morte prématurément, elle-même mariée et enceinte avant la fin de ses études, son mari tué par un coup de feu deux jours avant la naissance de leur fille, celle-ci engrossée à son tour par deux fois dans son adolescence, puis enfin un de ses deux petits-enfants frappé de paralysie … C’est elle qui les élevait désormais, avec un salaire à peine suffisant pour elle seule. À côté, ce que j’avais traversé semblait une partie de plaisir. Tout à coup, je me suis souvenu de ce tableau que je n’avais jamais oublié : American Gothic de Grant Wood. [ … ]

J’ai sorti mon appareil. Un immense drapeau américain pendait du plafond jusqu’au sol. «Mettez-vous juste devant le drapeau.» Dans une main je lui ai fait tenir son balai, dans l’autre son balai à franges. « Maintenant regardez droit vers l’objectif et pensez à tout ce que vous venez de me dire ». Pendant tout un quart d’heure, je l’ai photographiée. « Merci infiniment, madame Watson. ».

La publication d’“American Gothic” est un choc pour l’Amérique blanche et conservatrice des années d’après-guerre.

C’est le portrait d’une femme de ménage noire posant devant le drapeau américain. Elle s’appelle Ella Watson.

Il signe l’accès de Gordon Parks à la grande notoriété tout en fondant les principes éthiques et les modes d’investigation photographique qu’il déclinera durant toute sa carrière. Gordon Parks est un personnage flamboyant, radicalement engagé dans la lutte contre le racisme et la discrimination, qui utilise (selon ses propres termes) son appareil ou sa caméra comme une arme contre les préjugés et les injustices qui déshonorent et défigurent son pays. Ses reportages pour Life, véritables narrations au long cours, documentent les terribles conditions d’existence des Noirs américains et les ravages de la ségrégation en s’attachant à des individus (Red Jackson, Ella Watson, Hercules Brown, Flavio da Silva) ou des familles (les Fontenelle, les Causey, les Thornton) dont il gagne l’amitié et pour lesquels il se mobilise, parvenant à pénétrer les éprouvantes réalités quotidiennes qu’il a eu lui-même à connaître et dont il n’a jamais oublié les humiliations.

C’est lors de son premier jour à Washington qu’il prend la photo d’une employée de la FSA, Ella Watson.

“J’ai vécu là-bas (Chicago) une forme de sectarisme et de discrimination que je n’avais jamais pensé subir… Au départ, j’avais demandé qu’elle me parle de sa vie, à quoi ça ressemblait, et c’était si désastreux que j’ai senti que je devais photographier cette femme d’une façon qui me ferait ressentir, et ferait ressentir au public, ce qu’était Washington D.C. en 1942. Je l’ai donc mise devant le drapeau américain avec un balai dans une main et une serpillère dans l’autre. Et j’ai dit « American Gothic » C’était ce que je ressentais sur le moment. Je me fichais de ce qu’aurait pu penser qui que ce soit d’autre. C’était ce que je ressentais, de l’Amérique et de la position d’Ella Watson en Amérique. « 

Le tableau représente un homme et sa femme devant leur maison. L’homme tient à la main une fourche, qu’il dresse strictement verticalement. Il regarde droit devant lui. La femme, elle, est légèrement en retrait, à gauche. Son air soucieux se perd dans le lointain, vers la droite du tableau. En arrière plan, se dessine leur maison, de style néogothique. Wood déclare que  le genre de personnes qui lui plaisaient devaient vivre dans cette maison.

Ce tableau connait vite un retentissant et surprenant succès (bien que les habitants de l’Iowa, région d’origine de l’artiste, que le tableau est censé représenter en soient très mécontents :

Durant la Grande Dépression, il est devenu l’emblème de l’endurance dans les moments difficiles grâce à la quintessence des valeurs américaines de l’épargne, du travail et de la foi. Plus tard, à la télévision, dans la publicité, en politique et dans la culture populaire, American Gothic sera beaucoup parodié, tout en restant l’étoile polaire avec laquelle on peut mesurer la distance des choses avec le cœur de l’Amérique.

« Vous savez, un appareil photo n’est pas juste fait pour montrer la misère. Vous pouvez montrer la beauté avec, vous pouvez faire beaucoup de choses. Vous pouvez montrer – avec un objectif, vous pouvez montrer les choses que vous aimez dans l’univers, les choses que vous détestez dans l’univers. C’est possible de faire les deux.« 

il suffit de regarder ses photos de mode pour en être convaincu…

American Gothicpierremmanuel