1977, à 30 ans c’est la première femme à obtenir le WORLDPRESS

Ce matin du 18 janvier 1976 : la guerre civile au Liban entre dans sa deuxième année. D’un côté, les Palestiniens, soutenus par les partis progressistes et musulmans, qui rêvent de détruire Israël ; de l’autre, les  phalangistes chrétiens qui veulent bouter les Palestiniens hors du pays.

Françoise de Mulder rejoint le quartier général des phalangistes de Pierre Gemayel. Puis, elle part avec un groupe de miliciens qui participe à l’assaut du quartier de la Quarantaine à Beyrouth.

Les phalangistes chrétiens sont en train de raser le quartier palestinien

Depuis la nuit, le « nettoyage » est mené avec une efficacité implacable : « Ils prenaient maison par maison et rue par rue. » Françoise suit un jeune milicien à la cruauté sans bornes : « Régulièrement, il me faisait signe d’arrêter de photographier. Puis, j’entendais claquer les coups de feu. » Femmes, enfants, vieillards : la tuerie  n’épargne personne tandis qu’un incendie dévore les baraques du bidonville. En début d’après-midi, la Quarantaine a été rayé de la carte. Françoise de Mulder atteint le fond du camp où une cinquantaine de  Palestiniens se rendent en arborant un foulard blanc. C’est alors que survient la scène qui symbolisera à jamais la guerre du Liban : mains tendues dans une ultime prière, une vieille Palestinienne implore le milicien d ‘arrêter le massacre.

Bottes de cuir, treillis de combat, main gantée, le phalangiste cagoulé brandit son fusil : Françoise de Mulder n’a jamais vu le visage du milicien. Tout juste  ses yeux à travers la cagoule. Mais elle n’oubliera jamais sa  » haine démentielle  » et les cadavres qu’il a laissés derrière lui. Combien? « Je ne sais pas, c’était une véritable boucherie. »

Peu après, les  » réfugiés ont été alignés le long du mur d’une usine et ils ont été massacrés « 

Cette photo a failli ne jamais être publiée. Expédiés à Amman par un coursier en voiture, les rouleaux n’arriveront que deux semaines plus tard à Paris.

Françoise de Mulder travaille à l’époque pour Gamma :  » Reportage formidable « , commente l’agence par télex,  » mais nous avons raté le marché américain « . En clair : c’était trop tard !

De retour en France, Françoise de Mulder découvre que la photo n’a jamais été éditée. Sous exposé, le cliché est passé inaperçu sur la planche contact ! Les responsables de Gamma, qui avaient réceptionné les pellicules n’avaient pas retenu cette image complexe qui offre plusieurs plans de lecture. La photographe sort le négatif des rebuts pour donner sa chance à l’image qui est pour elle le symbole du drame palestinien.

La revanche sera à la mesure du document. La photo est couronnée « meilleure photo de l’année » par le WORLDPRESS PHOTO de 1977. Françoise de Mulder devient la première femme photographe à recevoir le prix des prix. L’image fait le tour du monde, incarnant l’horreur que vit le peuple libanais.

« Désormais, il n’y avait plus les bons chrétiens et les méchants Palestiniens, les phalangistes ne me l’ont jamais pardonné. ». Placardée sur les murs de Beyrouth, la photo provoque la colère des miliciens qui interdisent Beyrouth Est à la photographe sous peine « d’ennuis graves ». Mais de cette image, est née une amitié entre son auteur et Yasser Arafat, le leader palestinien, dont elle a « couvert » l’exil à Tripoli, en Libye.

« Quant aux personnages de la photo », Françoise de Mulder a essayé de les retrouver … « D’après mes informations, seule la mère et son bébé ont survécu, le milicien s’est tué en jouant à la roulette russe.. « 

« La photo m’a poursuivie pendant des années », confie Françoise Demulder, hantée par « la haine démentielle » du milicien.

Lorsque la guerre s’achève en 1990, les Palestiniens ont perdu leur base au Liban et les chrétiens leur pouvoir. Les Israéliens occupent le sud du pays et les Syriens contrôlent politiquement le Liban.

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