la baionnette et le chrysanthème

« Des baïonnettes ! Je n’avais jamais vu de baïonnettes ! En fait, je n’avais jamais vu ni d’armes ni même de soldats ! »

Le 21 octobre 1967, le Comité de Mobilisation national pour Finir la Guerre au Viêt-Nam organisa un grand rassemblement sur Washington D.C. : des milliers de manifestants se réunissent devant le Pentagone pour protester contre la guerre du Viêt Nam.

Depuis le 1er novembre 1955, les Etats-Unis envoient de jeunes citoyens combattre au Vietnam, théâtre de l’affrontement à distance entre les États-Unis et l’URSS. 525 000 y ont déjà trouvé la mort. Et de cela, les pacifistes ne veulent pas. Hippies en tête. Pour interpeller le président Lyndon Johnson, ils sont 100.000 à se rassembler autour du bassin du Lincoln Memorial, puis 70.000 à marcher sur le Pentagone.

La marche débuta à l’ouest du Potomac pour se diriger vers le Pentagone où le rassemblement se tint sur le parking. Les militants adoptèrent une attitude de résistance non-violente.

Lors de la manifestation, une jeune manifestante s’approche des soldats qui brandissent leur  fusil armé de baïonnette. Son arme à elle est une fleur – une arme inoffensive, qui va pourtant se voir charger d’une puissance planétaire grâce au cliché pris par Marc Riboud. Cette adolescente s’appelle Jan Rose Kasmir. Du haut de ses 17 ans, elle s’est jointe à la foule bruyante des contestataires et défile avec sa robe à fleurs.

« Je ne me rappelle pas comment j’ai entendu parler de la manifestation au Pentagone, mais je savais que c’était une chose à laquelle je devais participer. Je me devais de dénoncer cette horrible guerre « 

 confiera-t-elle bien plus tard.

Arrivés près de leur destination, les manifestants butent contre une ligne de soldats de la Garde nationale. Jan Rose Kasmir, qui a emprunté un chrysanthème à quelqu’un, s’approche des soldats. À quelques centimètres des baïonnettes, elle brandit la fleur en signe de défi – un geste répandu chez les adeptes du « Flower Power », qui prônent la non-violence.

« Aucun d’entre eux n’a croisé mon regard. J’étais comme face à un mur. Mais le photographe m’a dit plus tard qu’ils tremblaient. »

Marc Riboud, couvrait l’événement pour l’Agence Magnum. Il réalisa de nombreux clichés pendant la manifestation. La Fille à la fleur, est le dernier cliché de la pellicule, le dernier de la planche contact.

« Les circonstances font que j’étais là au bon moment. J’avais marché toute la journée depuis très tôt le matin. J’avais appris qu’il y avait une manifestation énorme à Washington par une autre manif’ à Berlin. J’ai suivi le mouvement toute la journée. Il y avait près d’un million de manifestants qui se sont séparés en petites troupes. Alors qu’il ne restait presque plus personne, la nuit tombait, j’ai eu la chance d’être le seul à avoir cette scène »

 « Je photographie avec frénésie, la nuit tombe, j’épuise mes films, quand cette jeune fille, seule face aux baïonnettes, dessine avec une fleur le symbole de la jeunesse américaine. Cette photo est la dernière de mon film. »

De longues années s’écoulent avant que Jan Rose Kasmir prenne connaissance de la photo prise par Marc Riboud. C’est son père qui,  ô surprise, découvre l’image de sa fille dans un magazine de photo acheté en Écosse, au beau milieu des années 1980. La « Jeune fille à la fleur » fera par la suite l’objet de sollicitations médiatiques, relate-t-elle au « Guardian », disant pleurer au moment de découvrir pour la première fois le cliché dans une exposition

« Cela m’a ramenée à la tristesse que je ressentais à cet instant ».

« Des baïonnettes ! Je n’avais jamais vu de baïonnettes ! En fait, je n’avais jamais vu ni d’armes ni même de soldats ! La machine de guerre était pour moi une sorte de concept, une abstraction, quelque chose de nuisible et d’inhumain. Et voilà qu’en face de moi, ce sont des gens ! Des garçons à peine plus âgés que moi ! Plus je me rapproche d’eux, plus je distingue leur visage, plus je suis fascinée. Oui, ce sont de jeunes types, qui ont presque l’air effrayés. C’est incroyable. Est-ce qu’ils se rendent compte de ce qu’ils font là ? Ce n’est pas possible, ils ne peuvent pas choisir d’appartenir au camp des tueurs, je veux leur faire face, je veux voir leurs yeux. Il faut que je les touche : « Vous réalisez ce que vous faites ? Vous acceptez ce job ignoble ? Vous trouvez bien de répandre le sang ? » Ils évitent systématiquement mon regard. Trop facile. Je me sens à la fois triste et scandalisée. Je bouge devant eux, je sais que je ne crains rien, je fais des gestes, je deviens théâtrale, c’est mon tempérament. Le monde est une scène de spectacle. Je brandis mon chrysanthème comme un objet vulnérable et sacré. Et je les supplie de ne pas faire la guerre, d’arrêter la folie. »

Jamais Jan Rose Kasmir n’avait parlé de cette photographie. Jamais, hormis à son psychanalyste, elle n’avait raconté les trente années qui la séparent aujourd’hui du cliché. Jamais elle n’avait même imaginé que la façon dont elle avait pétri sa vie après avoir brandi, devant le canon des fusils, la fleur symbolique des « sixties » pouvait intéresser quiconque.

Que savait-elle d’ailleurs du destin de la photographie prise à son insu, ce 21 octobre 1967 à Washington, dans une douceur d’été indien ? Avait-elle idée du nombre de journaux, de magazines, d’ouvrages qui, depuis des années, publiaient et republiaient le cliché ? Avait-elle vu les posters, les affiches, les cartes postales ? Et réalisait-elle que l’improbable face-à-face entre la fleur et le fusil continuait, tel un classique, de susciter les rêveries pacifistes de jeunes du monde entier ? Elle connaissait l’image pour l’avoir croisée à maintes reprises et avoir entendu l’un de ses fiancés, ancien militaire au Vietnam, lui raconter combien le poster, affiché dans son campement, avait symbolisé l’espoir. Mais elle ignorait la portée d’une photo qui, depuis belle lurette, avait échappé à son sujet, à son auteur, à son histoire, pour incarner à jamais l’essence d’un sentiment, voire d’une philosophie : celle de la non-violence.

L’icône n’a jamais cessé de s’engager contre la guerre. En 2004, elle retrouve Marc Riboud lors d’une manifestation à Londres contre l’invasion américaine de l’Irak. Des retrouvailles immortalisées par le photographe, qui saisit alors le visage de la quinquagénaire brandissant son propre portrait daté de 1967.

Manifestation du Pentagone. Une autre jeune manifestante offre une fleur à un soldat. C’est à cette occasion que le photographe Bernie Boston  prit la photo d’un manifestant, le jeune George Harris , lequel mettait un œillet dans le baril d’un canon, photo qu’il appela flower power. Celle-ci fut publiée dans le Washington Evening Star .

La photo « Flower Power » a été prise par Boston le 22 octobre 1967.

Un jeune manifestant glisse des fleurs dans les canons de fusil des soldats. Devenue un symbole du pacifisme, cette photo a obtenu la deuxième place au prix Pulitzer en 1967. Ses photographies ont été reprises dans plusieurs ouvrages, dont celui que lui consacre Therese Mulligan, Bernie Boston : American Photojournalist (2006).

 

 

Photojournaliste américain, Bernard Norman Boston a travaillé successivement pour le Dayton Daily News, le Washington Star et le Los Angeles Times, avant de racheter en 1994 le mensuel Bryce Mountain Courier. Membre de l’Association des photographes de presse de la Maison-Blanche à partir de 1965, il accompagne les présidents des États-Unis au cours de leurs mandats. Il s’est rendu célèbre grâce à une photographie intitulée Flower Power, réalisée le 22 octobre 1967 à Washington, lors d’une manifestation pacifiste contre la guerre du Vietnam et qui représente

Le photographe est mort à son domicile à Basye (Virginie), à l’âge de 74 ans, a annoncé l’association des photographes de presse de la Maison Blanche, des suites  d’une infection sanguine.

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