le noyé

« Le cadavre du Monsieur que vous voyez ci-derrière est celui de M. Bayard, inventeur du procédé dont vous venez de voir ou dont vous allez voir les merveilleux résultats. À ma connaissance, il y a à peu près trois ans que cet ingénieux et infatigable chercheur s’occupait de perfectionner son invention.
L’Académie, le Roi et tous ceux qui ont vu ces dessins que lui trouvait imparfaits les ont admirés comme vous les admirez en ce moment. Cela lui fait beaucoup d’honneur et ne lui a pas valu un liard. Le gouvernement qui avait beaucoup trop donné à M. Daguerre a dit ne rien pouvoir faire pour M. Bayard et le malheureux s’est noyé. Oh ! instabilité des choses humaines ! Les artistes, les savants, les journaux se sont occupés de lui depuis longtemps et aujourd’hui qu’il y a plusieurs jours qu’il est exposé à la morgue personne ne l’a encore reconnu ni réclamé. Messieurs et Dames, passons à d’autres, de crainte que votre odorat ne soit affecté, car la figure du Monsieur et ses mains commencent à pourrir comme vous pouvez le remarquer. »

Cette photographie une icône emblématique de l’histoire de la photographie : elle restera celle des «  aurait du… »

Pour ceux qui s’intéressent à l’histoire des techniques, elle est la preuve que la photographie n’est pas née du daguerréotype ni découverte par un seul homme. C’est une œuvre collective ! Il est aujourd’hui encore très difficile de dire si Bayard fut le deuxième ou le troisième. C’est en tout cas l’un des tous premiers. Pourtant, Hippolyte Bayard ne fut pas considéré par l’Académie des Sciences. Il aurait du l’être bien mieux par l’académie des Arts.

C’est le second autoportrait photographique, accordant la primauté à Robert Cornelius (1809–1893), un photographe américain né aux Pays-Bas. L’un des tous premiers portraits photo de l’histoire. Or en revisitant l’épopée de cette mode développée par Disdéri, Talbot ou Nadar, on ne peut s’empêcher de penser qu’Hippolyte Bayard aurait du être reconnu comme un pionnier du genre.

Pour ceux qui se penchent sur l’histoire des arts, cette photographie est la première fiction de l’histoire de la photographie. C’est par cette image, une des premières, puisqu’elle date de 1840, que la photographie peut rentrer dans le pavillon des arts. Ce qui ne lui sera accordé que bien plus tard. 

la mise en abime

Par cette image, Bayard nous livre la première mise en scène de l’histoire de la photographie, et son premier canular. De façon très habile, il détourne à son avantage les inconvénients et les défauts de la technique photographique. La durée d’exposition était très longue et ne permettait guère que les portraits après décès ou la pose les yeux fermés. On n’avait pas encore mis au point tous les dispositifs destinés à aider les modèles à garder la pose. Bayard se représente donc mort, appuyé contre une colonne. Cela lui permet de garder l’immobilité nécessaire à la qualité de la prise de vue et contribue à donner cette impression d’abandon dans la mort. Par leur nature et leur composition, les papiers photographiques étaient très peu sensibles au rouge, couleur qui était rendue par un gris plus ou moins prononcé. C’est la raison pour laquelle le visage et les mains du personnage, halées et teintées par le soleil, apparaissent si foncés. Pour en venir à son but, il compose son image comme un peintre et la dramatise par l’adoption d’une pose suggestive. Il ne nous montre pas un photographe désespéré, il nous révèle la tragédie de son désespoir. Non seulement il se suicide, mais personne ne vient réclamer sa dépouille à la morgue : faut-il y voir une allégorie de la solitude de l’artiste et du créateur ? Le rapprochement est facile avec le tableau de David : Marat assassiné, thème commun du précurseur sacrifié, pose similaire, drap/linceul découvrant le corps, tête inclinée, texte accompagnant la représentation.

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