MIGRANT MOTHER

« J’ai vu cette mère affamée et désespérée, je me suis approchée, comme aimantée. (…) Je ne lui ai pas demandé son nom ou son histoire. Elle m’a dit son âge, 32 ans. Elle a dit qu’elle se nourrissait de légumes gelés ramassés dans les champs alentour et des oiseaux qu’attrapaient les enfants. « 

La Mère migrante, la vraie, n’a jamais correspondu à sa légende, et n’a jamais apprécié d’être réduite à un symbole. Cette femme au visage marqué et au geste inquiet, qui serre contre elle ses trois enfants en haillons, a été photographiée par Dorothea LANGE en 1936 au camp de Nipomo, en Californie. Incarnation du dénuement mais aussi du courage, elle a fini par symboliser la Grande Dépression américaine et la résilience d’une nation face à la crise. Roy Stryker, employeur de Dorothea Lange à la Farm and Security Administration (FSA), voyait même en elle une madone universelle : « Elle a toute la souffrance de l’humanité mais sa persévérance aussi. Une retenue et un étrange courage. Vous pouvez voir tout ce que vous voulez en elle. Elle est immortelle. »

« Aucun d’entre nous n’avait vraiment compris à quel point la photo de maman avait touché les gens, a déclaré Troy Owens. Je crois qu’on la voyait de notre point de vue : pour maman et nous, la photo avait toujours été une malédiction. Quand toutes ces lettres sont arrivées, je crois qu’elle nous a donné un goût de fierté. »

C’est seulement à sa mort que la famille se réconcilie avec l’icône. En 1983, leur mère est atteinte d’un cancer, et les enfants, incapables, de payer ses notes d’hôpital font appel au public. L’avalanche de dons et les lettres, souvent envoyés par des gens modestes, les submergent. « Aucun d’entre nous n’avait vraiment compris à quel point la photo de maman avait touché les gens, a déclaré Troy Owens. Je crois qu’on la voyait de notre point de vue : pour maman et nous, la photo avait toujours été une malédiction. Quand toutes ces lettres sont arrivées, je crois qu’elle nous a donné un goût de fierté. » Florence Thomson est morte quelques mois plus tard, à l’âge de 80 ans.

D’ascendance cherokee, Florence Leona Christie est née en 1903 « dans un tipi » dans le Territoire indien (aujourd’hui en Oklahoma). Dans une interview qu’elle donnera au photographe et auteur de Dust Bowl Descent, Bill Ganzel, elle affirme que son père décéda alors qu’elle n’avait que 13 mois, et que sa mère vécut jusqu’à 108 ans.

Elle se marie avec le fermier Cleo Owens le jour de la Saint-Valentin en 1921. En 1922, Florence et Cleo Owens déménagent à Shafter en Californie. En 1924, ils emménagent à Porterville, à 80 km au nord de Shafter, où Cleo et ses frères avaient trouvé du travail dans une scierie. Celle-ci brûlera en 1927, ce qui les obligera à déménager 200 km plus au nord, à Merced Falls. Il n’y avait pas de chutes d’eau (Falls), mais une autre scierie, une rivière pour descendre les troncs des montagnes, et une petite ville. En septembre de l’année 1929, Florence donne naissance au cinquième de ses sept enfants, une fille prénommée Sapphire. La même année, la bourse de Wall Street s’écroule.

Cleo perd son travail en 1931, et la famille se déplace à Oroville en Californie du Nord, où Cleo rejoint ses frères et sœurs afin d’y travailler dans les champs pour ramasser les pêches. Cleo meurt d’une forte fièvre peu après son arrivée, à l’âge de 32 ans, et est enterré à Oroville. Au moment du décès de son mari, Florence attend un enfant. Durant les deux années suivantes, Florence reste près d’Oroville pendant que la famille de Cleo suit les récoltes à travers l’État, et ne retourne à Oroville qu’en hiver.

En 1933, Florence découvre qu’elle est enceinte. De peur que la famille influente du père prenne le dernier né, Florence se sauve avec ses enfants et revient à la ferme Akman dans l’Oklahoma.

Florence retourne à Merced Falls en 1934, en laissant le nouveau-né, Charlie, à ses grands-parents. Alors que des familles commencent à quitter la ville, Florence déménage avec ses enfants de ville en ville, d’un camp à un autre. Elle s’est rappelée ce que « Steinbeck a écrit dans Les Raisins de la colère sur ces gens qui vivaient sous le pont à Bakersfield, – nous avons vécu à un moment sous ce pont. C’était la même histoire. On n’avait pas même de tente, juste un vieil édredon miteux ».

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